10.
Signes
14 décembre 1981
Voilà un mois que Greer, ma belle-mère, est morte d’une crise cardiaque. Si quelqu’un me suspecte de l’avoir provoquée, il ou elle ne s’est pas manifesté. Désormais, Liathach m’appartient. Andarra, le père de Grania, ne l’a pas encore compris. Il pleure toujours sa défunte épouse. Ce soir, lors du cercle, c’est lui qui a chanté la première invocation du Dieu et de la Déesse. Son regard s’est troublé lorsque je l’ai remercié pour assurer la suite du rituel. Je n’avais pas le choix. Il voulait que nous consacrions toute la séance à guider l’âme de Greer, chose bien inutile à mon sens. Elle avait tant fait appel aux taibhs qu’ils l’attendaient sans nul doute de l’autre côté. Andarra devrait le savoir.
Greer était puissante, je le reconnais, mais elle manquait d’audace. Elle s’inquiétait toujours des jugements du Grand Conseil. Tout cela va changer. Bientôt, Liathach ne craindra plus personne, et c’est le Conseil qui nous redoutera.
Neimhich
* * *
Hunter m’a raccompagnée à l’appartement, puis il est reparti à la recherche de l’ancienne maîtresse de Ciaran. Comme Bree s’était offert une séance chez le pédicure, je me suis retrouvée seule avec Robbie. Tant mieux : je voulais recoller les morceaux. J’allais lui proposer une balade lorsqu’il s’est levé pour enfiler son manteau.
— Où vas-tu ?
— Au Muséum d’histoire naturelle, m’a-t-il informée sèchement.
Il m’avait à peine adressé la parole depuis notre dispute.
— Tu veux de la compagnie ?
— Non merci.
— Ah ? Bon… Tu sais, Robbie, j’ai beaucoup pensé à ce que tu m’as dit hier. Je voulais t’en parler… Est-ce que je peux t’accompagner jusqu’au métro ?
Après un temps de réflexion, il a hoché la tête. Pour rejoindre la bonne station, il fallait d’abord prendre le bus. L’avenue était encombrée de fourgonnettes, de voitures et de taxis. Une ambulance et un camion de pompiers se trouvaient coincés au milieu du trafic, malgré leurs sirènes hurlantes. La rue était bien trop bruyante pour qu’on puisse y mener une conversation.
— Je t’offre un verre ? ai-je proposé.
— Non merci, a-t-il répété alors que notre bus arrivait.
— D’accord, ai-je soupiré en le suivant à l’intérieur et en m’asseyant en face de lui. Je voulais m’excuser. Tu as raison. Je n’aurais pas dû manipuler cette pauvre femme.
Robbie a détourné le regard, toujours aussi furieux.
— Tous ces pouvoirs, c’est encore nouveau pour moi, ai-je poursuivi. Je ne me cherche pas d’excuses… Il me faut du temps pour m’habituer, pour me discipliner. Alors, forcément, je commets des bourdes de temps en temps…
— Oui, et ?… a lâché Robbie en croisant les bras.
— Tu ne me facilites pas la tâche…
— Si tu veux que ce soit facile, jette-moi un sort.
— Écoute, Robbie, ai-je repris en ignorant sa remarque, je te promets de faire plus attention. De ne pas abuser de mes pouvoirs. Et je ne te mettrai plus jamais dans une situation pareille.
Il a fermé les yeux et, lorsqu’il les a rouverts, son regard n’était plus furieux, mais triste.
— Morgan, je n’essaie pas de te punir. Je ne peux plus te faire confiance, c’est tout. Comment pourrait-on être amis ? On ne joue plus dans la même cour : tu es toute-puissante, et moi, je ne suis rien… C’est trop inégal !
J’ai sombré dans le désespoir. Je pensais qu’une simple conversation arrangerait tout. Nous ne nous étions jamais fâchés, par le passé. Cependant, Robbie avait raison : j’évoluais dans un monde éloigné du sien, qui obéissait à des règles différentes.
Je l’ai suivi lorsqu’il est descendu du bus pour rejoindre le métro. Quand la rame est arrivée, je me suis assise face à lui.
— Parce que je suis une sorcière de sang, nous ne pouvons plus être amis ? ai-je demandé en ravalant mes larmes.
— Je n’en sais rien, Morgan.
Le métro a desservi plusieurs stations sans que l’un de nous prenne la parole. Je devais me retenir d’éclater en sanglots. Après Bree, je ne voulais pas le perdre lui aussi. Pourquoi devais-je renoncer à mes meilleurs amis à cause de mes pouvoirs ?
En levant les yeux vers le plan du métro, j’ai vu que Robbie descendait à la station suivante.
— Je ne veux pas renoncer à notre amitié, ai-je insisté. J’ai besoin de toi, du Robbie qui n’est pas un sorcier de sang et qui me connaît mieux que personne ou presque. Je…
J’ai dû faire une pause pour me moucher.
— Robbie, je tiens vraiment à toi… Je ne veux pas te perdre.
Robbie m’a lancé un regard où se lisaient à la fois l’amitié, la sympathie et une sorte de lassitude.
— Moi non plus, je ne veux pas te perdre, a-t-il soupiré alors que le métro entrait dans la station. Tu veux venir voir les dinosaures ?
— Bien sûr, ai-je répondu en esquissant un sourire.
Je l’ai suivi. Une fois dehors, une fatigue immense, accompagnée de vagues de nausées, m’est tombée dessus.
— Euh… Robbie ? Je crois que je vais devoir renoncer au Muséum.
— Après tout ça ? Tu ne viens même pas voir les dinos avec moi ?
— Crois-moi, je le voudrais bien, sauf que là, j’ai les jambes coupées. Je vais m’asseoir un moment, ensuite je rentrerai me reposer à l’appartement.
— Sûre et certaine ?
J’ai acquiescé, puis je l’ai regardé partir vers le musée en me retenant de vomir sur le trottoir. J’ai repris mon souffle et traversé la rue pour m’asseoir sur un banc. Les nausées empiraient. J’ai fermé les yeux, de plus en plus faible et désorientée. Mais que m’arrive-t-il ? me suis-je inquiétée.
Quand j’ai rouvert les yeux, je ne voyais plus le grand escalier et les colonnes du Muséum. La scène devant moi avait changé.
* * *
Un fouillis de branches, gris et brun. En face, une maison étroite et haute dissimulée par un enchevêtrement de glycine. Une sirène hurlante, un gyrophare qui passe à toute allure, un flot de voitures. Une sonnette cachée dans une tête de gorgone en pierre. Des cris, des bruits de lutte. Une voix masculine, familière et pourtant terrifiante. Des silhouettes portant des masques d’animaux. Une créature ligotée allongée sur une table de pierre.
* * *
Quelque chose m’a chatouillé la cheville, m’arrachant à ma vision. Mon cri de surprise a effrayé le pauvre chien qui reniflait ma chaussure. Son propriétaire l’a éloigné de moi en me gratifiant d’un regard indigné.
Déesse, que se passe-t-il ? ai-je pensé, paniquée. Je venais d’avoir une vision spontanée. En rapport avec mes rêves. Mais c’était différent, plus réel encore. Venais-je de voir Killian se faire torturer par Amyranth ?
Il fallait que j’en parle à Hunter. Je lui ai envoyé un message télépathique, puis je suis restée là, toute tremblante sur mon banc, à attendre qu’il me réponde. En vain. Hunter, ce n’est pas le moment de m’ignorer… J’ai renouvelé mon message, dans lequel j’ai cette fois-ci laissé transparaître ma peur.
Toujours rien. J’ai commencé à m’inquiéter pour lui. Après une minute d’attente, j’ai voulu contacter Sky. Sans plus de succès.
Au bord de la panique, je suis entrée dans une cabine téléphonique et j’ai appelé l’appartement. Personne. J’ai laissé un message au cas où. Puis j’ai composé le numéro de Bree.
— Allô ? a-t-elle répondu dans l’instant.
— C’est moi. T’es où ?
— Dans un taxi, coincée dans les bouchons.
Je lui ai raconté ma vision en détail, avant de lui demander son aide :
— Je suis sûre que Ciaran retient Killian prisonnier dans cette maison. Tu connais la ville mieux que moi. Pense à ce que je t’ai dit : tu ne vois pas où ça pourrait être ? l’ai-je pressée, me rappelant comment Hunter avait procédé avec ma vision.
— Euh… attends, tu m’as parlé de branches ? Alors, cette maison doit être près d’un parc. Peut-être Central Park.
— Logique, ai-je répondu.
— Bon, maintenant, de quel côté tu voyais les arbres ?
J’ai fermé les yeux afin de raviver la scène.
— Je me tenais à un carrefour. La maison était située de l’autre côté d’une petite rue, et les arbres apparaissaient sur ma droite, le long d’une avenue. C’est ça ! La maison faisait l’angle entre la petite rue et la grande avenue !
— Bien, on avance. Laisse-moi réfléchir… Décris-moi l’avenue. Était-elle très large ? Et dans quelle direction roulaient les voitures ?
— Bree, tu m’en demandes trop, ai-je maugréé, frustrée.
— Fais un effort ! Est-ce que tu as vu des voitures au moins ?
J’ai repensé à la sirène et au gyrophare : une ambulance. Je l’ai suivie en pensée jusqu’à ce qu’un monospace bleu la croise sur la gauche.
— Il y avait au moins quatre voies, ai-je déclaré. Et les voitures roulaient dans les deux sens !
Comme la plupart des avenues étaient à sens unique, cette information allait nous être très utile.
— Génial ! À mon avis, ta maison se trouve à l’ouest de Central Park, je ne vois pas d’autre endroit qui réunisse tous ces éléments.
— Bree, t’es la meilleure !
— Tu m’appelles d’où ?
— D’une cabine en face du Muséum d’histoire naturelle.
— Tu es tout près de Central Park, alors ! Tu n’as qu’à remonter l’avenue, tu verras bien si tu reconnais quelque chose.
— Tu as raison, ai-je murmuré, soudain terrifiée à l’idée de tomber nez à nez avec Ciaran. C’est ce que je vais faire. Je n’ai pas réussi à joindre Hunter. Si tu le vois, dis-lui que j’ai besoin de lui tout de suite !
— Morgan… Promets-moi que si tu trouves cette maison, tu n’y entreras pas toute seule.
— Je n’en ai pas l’intention, l’ai-je rassurée, touchée qu’elle s’inquiète pour moi. Merci de ton aide.
J’ai essayé de joindre Robbie – après tout, il n’était qu’à quelques mètres de moi. Je suis tombée sur son répondeur. Et je n’avais pas le temps de le chercher dans le Muséum.
Un ultime message à Hunter n’a pas eu davantage de succès que les précédents. J’espérais qu’il allait bien. Je devais m’en persuader. Comme je devais me persuader que les coïncidences n’existaient pas. Le destin guidait mes pas. Je me trouvais à côté de Central Park, c’était un signe. Tout concordait pour que je retrouve Killian.
J’ai commencé à remonter l’avenue, et le parc est bientôt apparu sur ma droite, comme dans ma vision. Mes sens se sont mis en alerte. Je percevais dans l’atmosphère la touffeur qui précède un orage d’été. Le vent de l’hiver me poussait vers l’avant, comme pour m’inciter à accélérer. Un sentiment d’urgence m’a envahie, et mon cœur s’est mis à battre à tout rompre.
Au premier carrefour, je me suis arrêtée net. C’était là.
La maison comptait trois étages et, sous la glycine, j’apercevais sa façade de granit. Trois petites marches menaient à la porte d’entrée, et la sonnette se trouvait dissimulée dans une tête de gorgone en pierre.
La peur m’a enveloppée de son étreinte glacée. J’avais trouvé l’endroit où Amyranth retenait Killian.